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L'affaire des faux Château Margaux 1900
Par
Gilles du Pontavice
Expert en vins
Une vielle affaire au grand jour
Reconditionnement
et remplissage des bouteilles
Vente des faux Château Margaux
Un curieux problème de date
 
Le scoop d'iENCHERES.com !
     
 
Une vielle affaire au grand jour

Dans un article à paraître dans son numéro de mars 2002, la Revue du Vin de France révèle une affaire très embarrassante: environ 200 bouteilles de Château Margaux et de Château Lafite 1900, vendus au cours de l'année 2000, se sont révélé être des faux. Ou, du moins, des flacons reconditionnés sans les précautions d'usage. Cette affaire importante est connue depuis plusieurs mois dans le milieu du négoce.
 

Elle tombe mal: au moment où plusieurs affaires mettent en cause des intermédiaires pour de fausses bouteilles, notamment de Château Petrus. Bien sûr, elles ne sont pas souvent présentées sur le marché des ventes publiques, où experts et commissaires-priseurs ont tout intérêts à être très prudents, puisque leur responsabilité peut être engagée en cas de vente de bouteilles fausses. Mais il y a bien des canaux pour vendre du vin.

Château Margaux 1900, mise Barton et Guestier reconditionné en août 1999 ( ou avant ??)

Au mois d'octobre 2001, le juge d'instruction Renaud van Ruymbeke a lancé un mandat d'arrêt international contre un négociant de nationalité belge, qui a été arrêté il y a quelques jours. Cela a été abondamment commenté, et la Revue du Vin de France fait le point sur l'enquête, qui a remonté des chemins croisés entre Bordeaux et la Belgique. Nous vous renvoyons à cet article pour l'histoire complète et vous apportons quelques précisions supplémentaires...
 
     
 

Reconditionnement et remplissage des bouteilles

Tout savoir sur le reconditionnement...

Le reconditionnement des vins anciens est une pratique courante et nécessaire. Il consiste à remplacer les bouchons, parfois les étiquettes, pour assurer au vin un vieillissement de bonne qualité. Avec les ans, les bouchons se rétractent ou se dessèchent, cela d'autant plus que les bouteilles ont été soumises à un air sec ou à des variations de température. Selon l'état de la cave, un reconditionnement peut être rendu nécessaire au bout de 30 ans... ou beaucoup plus: je me rappelle avoir trouvé dans une cave une bouteille d'Yquem de 1870 dont le bouchon était parfait. Il est vrai que ce château choisit de très bons bouchons, et que la liqueur du vin protège le bouchon.
  Traditionnellement, le reconditionnement d'une bouteille se fait au château: c'est lui qui garantit la qualité du vin après dégustation, en étampant un nouveau bouchon et en plaçant une capsule neuve à ses armes.Il y a trente ans, ces reconditionnements étaient offerts aux bons clients, et pas toujours très exigeants sur la qualité du vin. depuis que les vieilles bouteilles sont devenues objets de spéculation et peuvent atteindre des prix très élevés, une frénésie de reconditionnements s'est emparée des acheteurs, et a fini par conduire plusieurs des principaux châteaux bordelais à refuser, du moins en théorie, tout reconditionnement de bouteilles anciennes. ceux qui les pratiquent ont en général durçi leurs conditions: le propriétaire des bouteilles signe au château une décharge, par laquelle il donne au château le droit de refuser de reconditionner une bouteille dont la qualité n'est pas conforme au millésime. Dans ce cas elle lui est rendue avec un bouchon neutre et sans étiquette - autant dire que la valeur de revente devient quasiment nulle.
Les contraintes du remplissage...

Quand le vin est tiré, il faut le boire. Mais quand il est rebouché, il faut bien le remplir. Et c'est là que les ennuis commencent. Comment faire l'appoint dans une bouteille unique ? Comment rendre une nouvelle vigueur à un vin fané ?

Plusieurs solutions sont appliquées depuis toujours par les châteaux. Elles peuvent surprendre, mais n'ont pour but que de rendre le produit le meilleur possible. On peut toujours - et c'est ce qui se fait le plus souvent aujourd'hui- faire l'appoint du vin avec le même millésime, si on dispose de plusieurs bouteilles, ou d'une demi-bouteille pour compenser. On peut aussi - c'est traditionnel- renforcer un vin vieux par l'adjonction d'une petite quantité de vin jeune. Cela fait hurler les puristes, mais nous ne pensons pas que ce soit déloyal, pour plusieurs raisons:

- le reconditionnement est par nature une intervention sur la qualité du vin vieux. Le seul contact avec l'air peut le modifier. Il faut donc accepter la nature de cette intervention, et essayer de la rendre sans danger. On doit souvent par exemple introduire quelques gouttes de soufre pour protéger le vin.

 

- la dictature du millésime est une idée récente: les archives de Bordeaux montrent qu'on n'hésitait pas au siècle dernier à renforcer une année un peu faiblarde par une autre plus corsée... sans parler des coupages de vins de différentes régions ou de l'adjonction d'Hermitage qui a parfois fait de grands Bordeaux !

- le renforcement de vins d'un millésime faible par des vins de presse du millésime antérieur est une pratique courante, dont le but n'est pas de tricher, mais de sortir un produit de qualité. Qui s'en plaindrait ?

- enfin, il n'y a guère d'autres moyens d'agir.On a vu parfois de très vieux sauternes où l'appoint avait été fait au moyen de petites billes, pour remonter le niveau du vin jusqu'au goulot. L'effet n'est pas très heureux, même si c'est sans doute efficace pour le but recherché, à savoir diminuer la surface d'air en contact avec le vin et donc ralentir l'oxydation.

Les faux Château Margaux 1900...

Dans l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, le mode opératoire a été différent. La RVF récapitule la chronologie du dossier. Les bouteilles ont été reconditionnées en août 1999 dans les chais de Barton & Guestier, vieille maison de négoce qui avait embouteillé près d'un siècle auparavant ces mêmes bouteilles, en un temps où une grande partie de la production n'était pas embouteillée par les châteaux producteurs.

Ces bouteilles ont ensuite été dispersées sur différents marchés et notamment vendues aux enchères à Paris à l'automne 2000. Une mention erronée au catalogue laissait croire que le Château Margaux avait donné son aval au reconditionnement, et fut modifiée après l'intervention de Margaux. Finalement, c'est la société Barton et Guestier qui s'est sentie lésée et a porté plainte.

  L'analyse a montré que les bouteilles ne contenaient pas que du millésime 1900. Le négociant belge qui a procédé au reconditionnement l'admet, précise qu'il a utilisé le millésime 1995 de ces mêmes châteaux, et se défend en affirmant que la pratique est courante. Certes, mais tout est une question de dosage, comme dans le pâté d'alouette... Les traces de radioactivité dans les bouteilles montrent qu'une partie du breuvage appartient à notre ère glorieuse: celle du nucléaire !
 
     
 

 

Vente des faux Château Margaux 1900

Ensuite, il a fallu vendre ces bouteilles. Elles étaient bien sûr destinées à la commémoration du passage du millénaire. Au dire de ceux qui les ont goûtées, elles étaient fort bonnes. Elles ont été vendues par différents circuits: négoce, ventes directes, Internet, et ventes aux enchères en France ou à l'étranger.

Je me souviens de m'en être vu proposer en septembre 2000, mais sans garanties suffisantes pour les présenter à la vente. Un officier ministériel partenaire d'iENCHERES.com en a reçues également pour une de ses ventes, et les a retirées.

 

Le gros du lot en France s'est vendu à Drouot. Et à l'étranger dans les meilleures maisons de vente, comme à Chicago en mai 2000 avec cette mention:

"recorked in July, 1999, under the direct supervision of the Chateau."

A ce jour, le 25 février 2002, on peut encore les trouver pour 6000 $ sur le site d'un négociant américain !

Quelques extraits d'un catalogue de vente américain :
" 100 out of 100... an immortal wine..." " opulent, delicious, magnificent... lovely colour..."
"Just recently, these wines were unearthed from a cold, dark, subterranean cellar of a monastery located in Netherlands..." "Having laid un-disturbed for nearly 100 years, they were carefully returned to the oricinal bottlers..."
 
     
 
 

Un curieux problème de date

Reste une interrogation, et elle est de taille. Ces bouteilles ont été présentées comme venant d'un monastère de Belgique, ou de Hollande, selon les sources. Elles y auraient vieilli longuement dans une très bonne cave. Elles seraient - en ce qui concerne les Château Lafite - d'une qualité au moins égale aux bouteilles conservées au château.

Elles auraient été reconditionnées dans les chais bordelais de Barton & Guestier en août 1999, selon l'enquête.

Mais alors, comment se fait-il que ces bouteilles aient été proposées à la vente début juillet 1999 et sur Internet ? Et avec cette description:

 
Château Margaux - Margaux 1er grand cru Classé "1900"
Recorked and relebelled, with certificate of authenticity issued by Barton & Guestier;
This certificate will have the name of the buyer.
For sale bottles bottled by Barton & Guestier Bordeaux
Château Lafite-Rothschild - Pauillac 1er grand cru Classé "1900"

Que sont devenus ces certificats ? Et le juge a-t-il interrogé cet internaute belge qui mettait en vente des bouteilles qui, apparemment, n'avaient pas encore été reconditionnées ?